0002.jpgRonde, ronde est la terre. Terre faite de cette terre blanche, sculpture d'argile prenant la forme idéale de la sphère, la forme du monde. Les mondes de Nina aujourd'hui, s'implantent de plus en plus largement dans l'espace, envahissent le regard, dictant leur image, ne laissant pas place à l'indifférence.

Gravé sur la sphère, un dessin sous sa forme la plus absolue, celle du trait, de la ligne qui serpente, continue, s'incurve, se courbe, se replie, vit son indépendance, et se poursuit sans fin. Un trait dont la simplicité rappelle celle des Primitifs de la gravure sur bois, créant ces incunables xylographiques vers l'an 1500, en Occident, beaucoup plus tôt en Extrême-Orient. Un trait pur et fort, tracé sombre incisé en creux dans la terre crue.

3.jpgLe trait définit des formes, grands personnages au corps nu ou presque, féminins ou masculins, êtres de souplesse et de chair, de jeunesse et d'allégresse, sur l'abstraction d'un fond, excluant toute idée de cadre géographique ou social, rendant superflu tout autre accompagnement. Sur la sphère, des êtres qui n'existent que pour eux-mêmes, dans leur enlacement, leur détachement ou leur désir.

Etres de séduction et de chair, chacun de ces corps n'existant que par ceux qui l'entourent, indissolubles les uns des autres.

Il flotte là un air de « Daphnis et Chloé », la pastorale de Longus le Sophiste, le romancier grec qui vécut à Lesbos. Daphnis et Chloé ou l'amour innocent, comme sont innocentes les relations de ces êtres.

2.jpgEntre eux, les taches qui viennent partiellement marquer de noir la sphère de terre blanche. D'un noir jamais vraiment noir, approchant seulement le noir, noir un peu brunâtre, noir un peu verdâtre, noir de tous les noirs possibles, dans ce jeu abstrait du noir et du blanc, qui rappelle celui du noir et du rouge sur les vases grecs très aimés de Nina.

Equilibre réussi dans cette dualité du clair et de l'obscur. Le noir s'incruste dans le creux du trait, le noir s'étale en tache, le noir s'efface du blanc, et y laissant des marques, des traces, un passé, un peu comme celui qui marque une eau-forte.

Ici, règne un monde humain, parce que la figure humaine a toujours passionné Nina, cette artiste Arménienne venue à Paris après neuf années passées au sein des Beaux-Arts d'Erevan. Neuf années d'études de nus. Derrière elle, dans son passé, des planches et des planches retraçant des êtres humains, assemblés, agglutinés, accablés parfois, formant une foule de simples humains souffrants et mortels. Foule tout autour du monde, qui a fait passer Nina du monde plan de la feuille, au volume de la sphère, pour y inscrire la vision de ces personnages habités de ce luxe de beauté, de calme et de volupté, dont rêverait Baudelaire.

1.jpgEmergence de ces nus, plus ou moins drapés de voiles légers, s'approchant, s'effleurant, s'éloignant. Quelque chose flotte, imprécis et précis, comme la rumeur lointaine d'un choeur grec, dans la beauté de ces êtres de chair vivante, vivant jusqu'à la pointe de leurs doigts effilés, de leurs orteils retournés, vivant dans leur visages calmes, sans pour cela être idéalisés. Femmes aux lourdes tresses ornées de liens, aux seins gonflés, aux bras parés de bracelets. Hommes dans la beauté de leurs corps incurvés. Images de séduction d'un monde sensuel, mais jamais érotique, où le trait raconte les méandres de l'âme, où le regard détourné est un aveu, le geste déployé, séduction, où les corps s'effleurent. Monde de désir.

4.jpgLe trait raconte parfois des histoires vieilles comme le monde. Elle et Lui. Elle, le regard en coin, malicieux. Lui, l'oeil innocent. Il ne sait pas. Elle sait. Leurs mains se cherchent, s'unissent ou s'éloignent dans un rythme de danse. Main caressant les boucles d'une chevelure, quand le regard quête un autre regard. Ainsi vont les humains.

Mais sur ces sphères, la vision des simples mortels s'est muée en un monde idéal, fait de liberté et d'amour. Dans cet univers de paix, où chacun communique avec l'autre, il n'y a ni vieillesse, ni solitude, ni souffrance.

Sur ces sphères, il n'y a pas d'aspérité, pas de conflit. Seulement, comme un mythe, quelques hommes, quelques femmes, beaux et heureux s'adonnant au plaisir de la vie, à la joie d'être à la fois ensemble et soi-même, emplissant tout l'espace de leur bonheur. L'espoir est à chercher « quelque part dans le monde» de Nina.

Marielle ERNOULD-GANDOUET Critique d'Art.

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